Les sirènes



 

Sur la rive déserte clapotent les vagues,

La lune s'est levée.

Sur la dune blanche le chevalier repose,

Pris dans ses rêves bigarrés.

 

Les belles sirènes drapées dans de grands voiles,

Montent des profondeurs de l'eau.

Sans bruit elles s'approchent du joli chevalier,

Et, vraiment, elles le croient endormi.

 

La première, la curieuse, vient toucher

Les plumes qui ornent sa toque.

Une autre arrange sa bandoulière

Et tire sur sa cotte de maille.

 

La troisième rit, ses yeux étincelles,

Elle sort l'épée de son fourreau,

Et s'appuyant sur l'épée luisante

Elle contemple avec joie le chevalier.

 

La quatrième esquisse un pas de danse

Et chuchote au fond de son coeur:

"Ah si j'étais ta bien-aimée,

Ô fleuron de la gent humaine!"

 

La cinquième baise la main du chevalier

Emplie d'un ardent désir;

La sixième hésite et dépose enfin

Un baiser sur ses joues et ses lèvres.

 

Pas, bête, le chevalier, et il se garde bien

D'ouvrir les paupières;

Au clair de lune il se laisse sans ciller

Embrasser par les belles sirènes.

 

in Nouveaux poèmes; H. Heine

traduit de l'Allemand par A.-S. Astrup


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