Elégies à Mytilène; Mnasidika II
LXVIII
Sous le drap de laine transparent nous nous sommes glissées, elle et moi. Même nos têtes étaient blotties, et la lampe éclairait l'étoffe au-dessus de nous.
Ainsi je voyais son corps chéri dans une mystérieuse lumière. Nous étions plus près l'une de l'autre, plus libres, plus intimes, plus nues. "Dans la même chemise," disait-elle.
Nous étions restées coiffées pour être encore plus découvertes, et dans l'air étroit du lit, deux odeurs de femmes montaient, des deux cassolettes naturelles.
Rien au monde, pas même la lampe, ne nous a vu cette nuit là. Laquelle de nous fut aimée, elle seule et moi le pourrions dire. Mais les hommes n'en sauront rien.
LXX
Je baiserai d'un bout à l'autre les longues ailles noires de ta nuque, ô doux oiseau, colombe prise, dont le coeur bondit sous ma main.
Je prendrai ta bouche dans ma bouche comme un enfant prend le sein de sa mère. Frissonne!... car le baiser pénètre profondément et suffirait à l'amour.
Je promènerai ma langue légère sur tes bras, autour de ton cou, et je ferai tourner sur tes côtes chatouilleuses, la caresse étirante des ongles.
Ecoute bruire à ton oreille toute la rumeur de la mer... Mnasidika! ton regard me fait mal. J'enfermerai dans mon baiser tes paupières brûlantes comme des lèvres.

LXXI
Il ne faut pas que tu te coiffes, de peur que le fer trop chaud ne brûle ta nuque ou tes cheveux. Tu les laisseras sur tes épaules et répandus le long de tes bras.
Il ne faut pas que tu t'habilles, de peur qu'une ceinture ne rougisse les plis effilés de ta hanche. Tu resteras nue comme une petite fille.
Même il ne faut pas que tu te lèves, de peur que tes pieds fragiles ne s'endolorissent en marchant. Tu reposeras au lit, ô divine d'Eros, et je te panserai ta pauvre plaie.
Car je ne veux voir sur ton corps d'autres marques, Mnsasidika, que la tache d'un baiser trop long, l'égratinure d'un ongle aigu, ou la barre pourprée de mon étreinte.
LXXII
Aime-moi, non pas avec des sourires, des flûtes ou des fleurs tressées, mais avec ton coeur et tes larmes, comme je t'aime avec ma poitrine et mes gémissements.
Quand tes sein s'alternent à mes seins, quand je sens ta vie contre ma vie, quand tes genoux se dressent derrière moi, alors ma bouche haletante ne sait même plus joindre la tienne.
Etreins-moi comme je t'étreins! Vois, la lampe vient de mourir, nous roulons dans la nuit; mais je presse ton corps mouvant et j'entend ta plainte perpétuelle...
Gémis! gémis! gémis! ô femme! Eros traîne dans la douleur. Tu souffrirais moins sur ce lit pour mettre un enfant au monde que pour accoucher de ton amour.
in Les chansons de Bilitis; P. Louÿs