Elégie à Mytilène, Mnasidika III


 

LXXIV

    Haletante, je lui pris la main et je l'appliquai fortement sous la peau moite de mon sein gauche. Et je tournai la tête ici et là et je remuais les lèvres sans parler.

    Mon coeur affolé, brusque et dur, battait et battait ma poitrine, comme un satyre emprisonné heurterait, ployé dans une outre. Elle me dit: "Ton coeur te fait mal..."

    "Ô Mnasidika, répondis-je, le coeur des femmes n'est pas là. Celui-ci est un pauvre oiseau, une colombe qui remue ses ailes faibles. Le coeur des femmes est plus terrible.

    "Semblable à une petite baie de myrte, il brûle dans la flame rouge et sous une écume abondante. C'est là que jeme sens mordue par la vorace Aphrodite.

LXXVI

    Elle est sortie, elle est loin, mais je la vois, car tout est plein d'elle dans cette chambre, tout lui appartient, et moi comme le reste.

    Ce lit encore tiède, où je laisse errer ma bouche, est foulé à la mesure de son corps. Dans ce coussin tendre a dormi sa petite tête enveloppée de cheveux.

    Ce bassin est celui où elle s'est lavée; ce peigne a pénétré les noeuds de sa chevelure emmêlée. Ces pantouffles prirent ses pieds nus. Ces poches de gaze continrent ses seins.

    Mais ce que je n'ose toucher du doigt, c'est ce miroir où elle a vu ses meurtrissures toutes chaudes, et où subsiste peut-être encore le reflet de ses lèvres mouillées.



 

LXXVIII

    Te voilà! défais tes bandelettes, et tes agrafes et ta tunique. Ôte jusqu'à tes sandales, jusqu'aux rubans de tes jambes, jusqu'à la bande de ta poitrine.

    Lave le noir de tes sourcils, et le rouge de tes lèvres. Efface le blanc de tes épaules et défrise tes cheveux dans l'eau.

    Car je veux t'avoir toute pure, telle que tu naquis sur le lit, aux pieds de ta mère féconde et devant ton père glorieux,

    Si chaste que ta main dans ma main te fera rougir jusqu'à la bouche, et qu'un mot de moi sous ton oreille affolera tes yeux tournoyants.

LXXIX

    Ma petite enfant, si peu d'année que j'aie de plus que toi-même, je t'aime, non pas comme une amante, mais comme si tu étais sortie de mes entrailles laborieuses.

    Lorsqu' étendue sur mes genoux, tes deux bras frêles autour de moi, tu cherches mon sein, la bouche tendue, et me tette avec lenteur entre tes lèvres palpitantes,

    Alors je rêve qu'autrefois, j'ai allaité réellement cette bouche douillette, souple et baignée, ce vase myrrhin couleur de pourpre où le bonheur de Bilitis est mystérieusement enfermé.

    Dors. Je t'embrasse d'une main sur mon genou qui se lève et s'abaisse. Dors ainsi. Je chanterai pour toi les petites chansons lamentables qui endorment les nouveau-nés...

 

in Les chanson de Bilitis; P. Louÿs

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